Faire un écart, ou la critique du management

La lecture de deux livres en même temps peut parfois donner lieu à des éclairages originaux… Regards croisés

Les deux ouvrages en question sont d’une part La comédie (in)humaine de J.de Funès, philosophe, et N.Bouzou, économiste  – essai critique du management moderne-, et d’autre part l’Ecart et l’Entre de François Jullien, philosophe -leçon inaugurale de la chaire sur l’altérité-. 

La comédie (in)humaine

La Comédie (in)humaine fait une critique acerbe du management français, en en pointant les dérives les plus criantes : l’infantilisation des salariés, les  teambuidings d’une éthique douteuse et d’un professionnalisme très relatif,  l’injonction du bonheur au travail, l’obsession du collectif sur l’individuel, le jargon dénué de sens, le courage managérial à la botte et à la hauteur des modes manageriales  successives pour en arriver au non-sens des Chief Happiness Officer, et je passe sur les réunions inutiles et l’infobésité numérique.

À la fin de l’essai, les auteurs présentent 15 propositions « pour être plus efficaces » parmi lesquelles : « diminuer de 50% le temps passé en réunion », « supprimer les activités ludiques des séminaires », « détruire les silos dés qu’ils se forment etc;.. »

En plus de son titre génial, et de l’énergie libératrice qui se dégage d’un tel manifesto, certains lecteurs, fins critiques ont opposé à cet essai des manquements importants:

  • Un écrit plein de croyances et de d’injonctions qui se présente avec les mêmes défauts qu’il dénonce;
  • Un manque de vision systémique mettant  en porte-à-faux les managers sans mettre en lumière les interactions avec les autres composantes du système de l’entreprise.
  • Des solutions proposées qui semblent naïves par leur abstraction, très très loin de la réalité terrain. Dans ces solutions, selon les détracteurs, beaucoup de banalités énoncées sous forme de « commandements » , mais aucune opérationalité.
  • laisser le lecteur penser que cette liste de solutions est applicable à tous, et condition pour réussir à être plus efficace;

Et en même temps…. je me mets à lire la leçon inaugurale de François Jullien sur la chaire de l’Altérité , l’écart et l’entre

L’écart et l’entre

Dans ce discours sur l’altérité, l’auteur, François Jullien, philosophe, helléniste et sinologue, explique qu’il a déployé son travail à partir des pensées de la Chine et de l’Europe, non pas pour les comparer, mais pour qu’elles puissent se regarder l’une l’autre. En quelque sorte, qu’il a appris le chinois pour mieux lire le grec!

Il y est expliqué (pardon pour ce résumé tellement moins riche que la parole de l’auteur, mais je cherche à tracer la piste) que lorsque l’on recherche la différence, alors notre but c’est identifier. Que la différence est un concept de rangement. Elle nous place « dans une logique d’intégration – à la fois de classification et de spécification-, et non pas de découverte. La différence n’est pas un concept aventureux ».

Et c’est bien ce que nous avons tendance à faire : différentier pour identifier, pour spécifier, et ainsi pensons-nous réfléchir, et aboutir à de nouvelles pensées. Sauf que cette manière de faire nous laisse dans ce que nous connaissons déjà, dans notre cadre de référence.

Et c’est alors que l’auteur, nous propose de créer des écarts entre les pensées, comme on écarterait une table et une chaise, pour changer de cadre. Non pas pour les différentier et les ranger dans la case « mobilier », mais pour créer une distance, une tension entre les deuxTandis que la différence établit une distinction, l’écart établit une distance. Et cette distance, c’est l’espace que par déplacement je peux ouvrir entre les deux.

Et voir ce qui se passe « entre« .

  1. L' »entre », c’est là où tout se joue. C’est là où la pensée peut se déployer en se réfléchissant dans l’autre polarité. « Ainsi l’écart est-il une figure non pas de rangement mais de dérangement, faisant paraitre non pas une identité, mais ce que je nommerais une fécondité ». 
  2. Faire une écart, c’est sortir de la norme, procéder de façon incongrue, opérer quelque déplacement vis-à-vis de l’attendu et du convenu. 

L’auteur propose d’utiliser cet « entre » comme un outil pour explorer ce qui se passe entre deux langues pour un traducteur, entre deux séances pour un thérapeute, entre deux pensées, et l’utiliser comme une alerte, un élan un essor qui ne peut se déployer que dans cet « entre ».

Et si… on regardait ces ouvrages l’un à travers les yeux de l’autre?

Et si toutes les injonctions, toutes les propositions que contient La comédie (in)humaine étaient décalées, mises en tension? Si on les utilisait pour créer un écart, et voir ce qui se passe entre ces polarités?

Si, au lieu de comparer ou d’opposer le « collectif » à « l’individu » dans les questions de management – question tout-à-fait pertinente-, on faisait un écart et on regardait ce qui se passe dans la distance entre le collectif et l’individu.

  • Comment ce collectif dévisage l’individu, et comment à son tour l’individu dévisage ce collectif?
  • Comment ces deux dynamiques, ces deux concepts se voient-ils à travers le regard de l’autre?
  • Et donc, comment deviennent-ils partenaires dans cette relation? Une exploration peut alors commencer.

Ce regard permet d’envisager l’entreprise comme l’entité au sein de laquelle ces deux polarités existent.

De la même manière, quelle nouvelle perception de l’entreprise peut-on avoir en se demandant ce qui se passe entre les activités ludiques des séminaires tant critiqués dans l’essai, par exemple, et les fameux objectifs à atteindre. Qu’est ce que les unes font apparaitre des autres, et inversement?

« Faire une écart, c’est sortir de la norme, procéder de façon incongrue, opérer quelque déplacement vis-à-vis de l’attendu et du convenu ». 

Première idée exploratoire

 Jouer, c’est sérieux! On joue  à « faire comme si ». Lorsqu’on joue, on a fait tomber certaines contraintes liées à la réalité physique (lieu/ temps/ identité…) mais on réalise les choses très sérieusement dans cette nouvelle réalité. Il s’agit de créer une nouvelle réalité temporaire.

  • Qu’est ce qui en entreprise relève de la réalité temporaire?
  • Comment faire pour ne pas la confondre  avec la réalité tout court?
  • Quels jeux se jouent en entreprise, dans la vie quotidienne ?
  • Quelles sont les différentes réalités temporaires qui sont crées et quelles créations en découlent?
  • Comment décide-t-on de participer à la construction d’une réalité temporaire?
  • Quelle part pour chacun?
  • Quel commun crée-t-on?
  • Comment faire le lien avec la réalité … tout court?
2ème idée exploratoire

Le jeu, c’est le royaume du « comment » de la représentation, et non du « pourquoi » (le pourquoi étant donné dans la règle du jeu). Le jeu serait-il le royaume des managers dont le rôle consiste à trouver avec leurs équipes les manières d’atteindre les objectifs? Que dirions-nous de l’entreprise dans laquelle le travail quotidien serait un jeu et le séminaire annuel le moment sérieux de l’année? 

3ème idée exploratoire

la tension qui apparait entre « des séminaires ludiques » et des « objectifs à atteindre »imprègne tous les comportements et tous les usages de l’entreprise. S’amuser ensembles, être sérieux individuellement… Se jouer des contraintes  individuellement, faire équipe ensemble… Envoyer des mails sur les objectifs sans tenir compte des règles du jeu de la communication…

Une conclusion

De ces pensées nées de la rencontre inopinée des ces deux livres dans le même temps je retiens l’idée que la Comédie (in)humaine a le grand mérite de nous proposer des polarités franches qu’il nous appartient, à nous lecteurs, de mettre en distance – et non en distinction- pour aller s’aventurer dans l’entre des choses, là ou tout se passe dans la réalité quotidienne et concrète des entreprises.

En pensant à l’entreprise, je pense à ce foyer d’altérité – véritable question de management- qu’elle représente, et je ne peux m’empêcher d’avoir encore une fois en tête la fameuse devise de la Comédie Française, « Simul et Singulis », être ensemble et être soi-même…En même temps. Au regard de L’écart et l’entre, tout ce qui est contenu entre simul et singulis me semble d’une richesse sans fin.