Sessions de créativité en école d’ingénieurs

Pendant deux semaines, je suis intervenue auprès d’élèves en écoles d’ingénieurs pour des sessions de créativité, une conférence sur la communication, et une journée de mentorat de projet.

Voici plusieurs de mes réflexions sur les élèves, sur moi-même, sur la notion de créativité, sur ce que certains appellent la génération Y; sur des séances en petit groupe, en classe entière, en amphi… Une expérience riche en découvertes, parfois en déconvenues, en intensité, et en sincérité.

Des jeunes gens courageux

Lorsque j’ai présenté aux étudiants le programme de ce que nous allions faire ensemble, certains se sont décomposés: Appliquer à leurs projets d’innovation en cours, des techniques de créativité, afin d’enrichir leur réflexion, et faire avancer leurs projets à partir d’idées neuves.

Et la première technique proposée, -un exercice de divergence- était celle des « mots inductifs ». Il s’agit en  face d’une problématique formulée précisément (celle de leur projet) de placer un mot choisi au hasard dans une liste de mots particulièrement évocateurs (liste des chercheurs  Kent&Rosanoff). Evidemment le mot en question n’a strictement aucun rapport avec leur problématique… Et de cette rencontre, nait, par analogie, par association, par lâcher-prise, … des nouvelles idées souvent inattendues. .

De  de la créativité? Pour trouver de nouvelles façons de voir, de nouvelles idées? Voici certaines des réflexions spontanées qu’ils ont eu:

  • mais si on trouve plein d’idées comment savoir laquelle sera la bonne?
  • et si nos idées ne sont pas bonnes, comment sera -t-on évalués?
  • comment peut-on trouver une idée s’il n’y a pas de cahier des charges?
  • comment la créativité peut-elle nous aider à trouver des solutions techniques?
  • et si les idées que nous allons trouver remettent en cause notre projet?
  • et si nous ne trouvons pas de nouvelles idées?

J’ai été frappée par leur inquiétude; par le danger que représentait la « prise de risque », par la peur de ne pas être « bons », de ne pas savoir apporter de solution. Par leur inquiétude sur le temps. Finalement ce qu’ils craignent le plus c’est d’avoir à revenir en arrière sur leurs projets. Leur processus est linéaire, et refuse toute itération. Bref, ils ont peur de casser ce qu’ils ont peiné à mettre en place, quitte à renoncer à une pensée plus innovante, plus riche ou tout simplement différente.

Un exercice comme celui-là, lorsqu’il est découvert et pratiqué pour la première fois demande du lâcher-prise, et je me suis rendue compte des efforts que cela leur demandait.

Et pourtant, ils y vont tous courageusement !

Ils jouent le jeu.. comme un jeu au départ (pour me faire plaisir? ) et petit-à-petit commencent à s’amuser, et par là même à produire toutes sortes d’idées.

À la fin de la séquence, tous se disent étonnées d’avoir su produire une grande quantité d’idées en peu de temps. À la fin de la séquence, je suis admirative de leur capacité à faire quelques chose qu’ils n’ont jamais fait, malgré leur inquiétude sur le résultat.

Auront-ils de nouveau ce courage, lorsque devant des problématiques d’entreprise, de management, des déconvenues techniques, ou des projets personnels en souffrance, ils devront trouver des solutions nécessairement créatives pour s’en sortir? Je l’espère bien. 

Où est la génération Y?

Cette génération qui devrait selon les articles,  être hyper connectée car née avec internet, accorder une place prépondérante aux réseaux, à l’équilibre vie privée- vie « pro », qui attendrait du travail un épanouissement personnel, et qui serait peu fidèle à l’entreprise mais très loyale envers son propre projet de vie.. Celle qui a besoin de travailler en équipe tout autant que de challenge personnel..je ne l’ai pas rencontrée.

Et ça c’est une grande surprise. Alors oui, ils travaillent tous avec un ordinateurs connecté en permanence à internet;

mais être branché à internet signifie-t-il que l’on sait se servir d’internet?

Leur projets d’innovation montrent que pour la plupart, la notion de « veille » n’est pas du tout questionnée. Je pressens que pour la plupart la question c’est de savoir « comment trouver » l’information; pour moi la question est bien de « savoir chercher » l’information.

La recherche est une science qui demande discipline, créativité et curiosité. 

En matière d’innovation, -de même que pour toutes les questions actuelles sur l’intelligence artificielle- la réflexion est mondiale.

Et même si tous les étudiants parlent lisent et comprennent l’anglais, je comprends petit à petit que leur terrain de recherche est français, puis américain, puis occidental, (le japon appartient à cette culture dite occidentale) puis.. c’est tout. Leur connaissance du continent Africain ou Indien est  partielle, morcelée ou caricaturale (avec une vision ONG ou folklorique). Or c’est pourtant là que tout se joue.

Le travail en équipe-projet est un must de formations techniques.

Je constate que les étudiants maîtrisent les outils du travail en équipe, et qu’ils sont très à l’aise avec la distribution des tâches et le partage d’information.  C’est un très bon début!

Mais -car il y a un mais!- j’assiste avec émotion à la scène suivante: pour les faire travailler en équipe sur une séquence de réunion avec la techniques des « Chapeaux de Bono », je leur demande de formuler très précisément à quel objectif ils souhaitent arriver à la fin de leur réunion. (avoir mis au point leur planning de rendu, choisir les axes à développer dans leur projet…). Le débriefing de l’expérience est sans appel: « ce qui nous a le plus surpris, c’est de constater à quel point le fait d’avoir des objectifs précis nous a permis d’avancer »…No comment.

De même je constate très rapidement qu’ils communiquent entre eux individuellement, mais que ne se dégage pas -peu-d’intelligence collective. Autrement dit que chacun apporte sa pierre personnelle à l’entreprise commune, mais qu’il leur est très compliqué de transformer cet amas de pierres en …mur. Ils ont du mal à s’écouter, et leur seule manière d’envisager leur avancée est le consensus. Et dés lors que le consensus n’est pas possible, j’assiste au désengagement de l’étudiant qui ne voit pas les choses de la même manière.

Cele nous donne -à nous formateurs- des pistes pour affiner l’intention de nos interventions. Pour imaginer de nouvelles expérimentations capables de les faire cheminer vers l’intelligence collective.

Car il y a  là une méconnaissance certaine de ce qu’est le « travail en équipe », un manque de culture sur la question que l’on pense régler par le bon sens général. Le travail en équipe s’apprend, se pratique. Quant au bon sens général dans ce domaine, il s’apparente souvent à la tyrannie ou au conformisme du politiquement correct. Nous nous trouvons là aux antipode de l’innovation.

Mon hypothèse c’est que dans la mesure ou, au final,  ils sont évalués individuellement, alors le travail en équipe n’est investi que pour ce qu’il va pourvoir apporter à chacun. Ceci étant c’est souvent le même schéma dans les entreprises dans lesquelles les étudiants font leur alternance, donc, pour eux c’est cohérent. Et en ce sens l’école remplit bien son contrat: les préparer à être opérationnels immédiatement en entreprise. (Et on ne peut qu’approuver lorsqu’on a connu comme moi à une autre époque des formations qui ne nous laissait pas présager de ce que nous allions trouver en entreprise… pour beaucoup ce passage se faisait dans la douleur.)

Mais les préparons-nous ainsi à l’entreprise de demain?

Pour nous formateurs, il y a des vraies questions sur les compétences que l’on doit apporter aux étudiants pour qu’ils puissent aborder le monde de demain bien équipés; or, le monde de demain sera collaboratif… et toutes les entreprises devront faire face à ce challenge.

La culture générale, la curiosité et le big data

Lors de ma journée de mentorat, j’ai assisté à la présentation des fameux projets d’innovation par les équipes d’étudiants.

J’ai vu des équipes « égalitaires » où la parole est donnée à chaque membre à part égale; des équipes délégataires, où la parole est donnée à celui qui s’exprime le mieux; des équipe silos où chaque « expert » d’un aspect du projet s’exprime sur sa partie….Je constate que les équipes  qui ont le mieux fonctionné sont celles qui avaient tout fait ensemble.

J’ai aussi vu des façons de communiquer très archaïques en mode « vente » où le fait de convaincre et séduire est préféré à l’expression du sens du projet. Mais aussi des tentatives de pitch plutôt réussies.

Et la déception quand une équipe présente un projet sur un accessoire soi-disant innovant pour les déplacements des personnes aveugles , et que le membre du jury que je suis, comprend que ces étudiants n’ont jamais rencontré de personne aveugle et n’ont pas idée de ce en quoi consiste la mobilité des aveugles.

Bien-sur, je leur ai suggéré d’aller rencontrer le public dont ils prétendent simplifier la vie! Mais au-delà de ce conseil, cela pose la question de l’empathie. Comment comprendre, comment apprendre, comment savoir se « mettre à la place de « ….comment enseigner l’empathie? Comment tirer les enseignements d’une expérience vécue et ressentie?

D’une manière encore plus générale, cette anecdote me permet de soulever le point le plus critique : comment faire pour enseigner ou transmettre la curiosité? Le fait que toute la connaissance soit accessible sur internet est-il la cause de cette absence de curiosité généralisée que j’ai rencontré dans cette expérience? Leur « big data » se révèle être très étroit.

Sans curiosité, pas de culture générale. Sans culture générale, pas d’ouverture d’esprit, de créativité et pas d’innovation. 

Or, « les parcours professionnels dans l’entreprise cessent très vite (vers 30-35 ans) de se jouer sur le terrain purement technique. Emergent alors ceux qui savent apporter la preuve qu’ils sont également capables de s’abstraire des considérations strictement liées au coeur de métier » (in F.Dupuy – la faillite de la pensée managériales, Seuil 2015).

Et c’est bien à cela que nous devons préparer les futurs ingénieurs.

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